Je vous ai raconté dans
mon dernier billet sur le sujet (n° 1/?) comment différents groupes - négociateurs, ONG, société plus internaute (blogueurs, Avaaz...), green entreprises, élus locaux, artistes, étaient présents à Copenhague et que chacun avait son centre, son QG, que j'ai résumé par ce petit pastiche ;). Rétrospectivement, il me semble en effet, que l'on pourrait plutôt parler de "la bataille de Copenhague" que du "sommet". Cela s'est révélé au fur et à mesure des évènements. L'une des batailles oppose les pays du Sud aux pays riches sur la limitation des hausses de températures.
Un échec des pays du Sud face aux pays industrialisés : une limitation des hausses des températures fixée à 2°C
Que signifie la limitation des hausses de température à 2 °C ? Elle signifie qu'on se fixe l'extrême limite au delà de laquelle les emballements climatiques sont fortement probables. Au delà de cette limite, les risques pour l'humanité sont trop grands pour être encourus. Un peu comme si on vous disait "au delà de 150 km/h sur une départementale vous êtes à peu près sûr d'avoir un accident mortel". La limitation à 2°C est donc EXTREMEMENT risquée et c'est la plus haute que l'on pouvait envisager. Au-delà, de nombreuses études sur les climats passés laissent présager un basculement à 3,5°C puis, par d'autres effets de seuil, un basculement à 6°C.(1)
Les pays du Sud, rassemblés dans le G77, par la voie de leur porte parole à Copenhague le Soudanais Di Aping, ont logiquement déclaré concernant la limitation du réchauffement à une température moyenne de 2°C "Pour l’Afrique, cela signifie 3,5 degrés de plus, c’est une sentence de mort.»
+ 2°C : un risque global
En effet le réchauffement n'est pas homogène sur la planète. En outre, les écosystèmes réagissent par pallier.
Avant d'atteindre deux degrés, les écosystèmes seront déjà largement bouleversés et la répartition géographique des zones cultivables et habitables le sera aussi. Déjà, on estime à
300 000 le nombre de morts dû au changement climatique. A plus un degré, l'Ouest des Etats-Unis pourrait être frappé de sécheresses pérennes et les fermiers des hautes plaines pourraient se retrouver dans la situation que connaissent actuellement leurs collègues australiens qui en quelques années sont de plus en plus nombreux à devoir laisser leurs terres.
La géographie des Etats insulaires, dont les nappes phréatiques sont déjà touchées par la salinisation due à l'intrusion d'eau de mer, sera aussi redessinée bien avant d'atteindre 2°C. C'est pourquoi regroupés sous le nom d'AOSIS (Alliance of Small Island States), ces Etats demandent impérativement une limitation de la hausse des températures à 1,5°C.
Mais, contre l'avis du plus grand nombre de pays, contre la prééminence des dangers pour des peuples entiers et pour certaines de leurs propres populations, les pays industrialisés ont imposé l'objectif d'une limitation des températures à 2°C, qui leur semblait "la plus politiquement faisable". Politiquement faisable aujourd'hui mais demain ? Quels risques politiques encourent-ils eux-mêmes ? Mais les chefs d'Etat ont décidément du mal à prévoir au delà de leurs échéances électorales.
Pour mesurer combien le risque encouru est grand, il suffit de savoir que la limitation des gaz à effet de serre de -25 à -40 % pour les pays industrialisés avant 2020, réclamée comme objectif à Copenhague, ne laisse qu'une chance sur deux de ne pas dépasser les 2°C selon l'avis des scientifiques.
J'en ai discuté avec quelques observateurs des ONG sur place "oui mais en dessous de 2°C ce n'est pas politiquement faisable". Vraiment ? Ne nous voilons pas la face : si nous sommes capables de mettre en place les politiques structurantes pour limiter la hausse des températures à 2°C, qui nécessitent un changement radical de nos infrastructures énergétiques, de notre gestion des écosystèmes et de nos modes de production agricole, alors l'objectif de 1,5°C est tout aussi atteignable que celui des 2°C. La difficulté ne réside pas dans ces 0,5°C , elle réside dans le changement de paradigme que nous devons faire collectivement, citoyens, consommateurs, industriels et gouvernements locaux et nationaux.
Pour le moment, les limitations promises par les Etats ou groupes d'état selon des bases volontaires, ne permettent même pas d'atteindre 20 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Et ce sont en effet peut-être les limitations maximales que nous pouvons atteindre dans le paradigme actuel. Cela nous emmènera dans des réchauffements à
3°C, donc dans les niveaux de basculement des températures qui nous amènent tout droit à 6°C.
+2°C : déni de démocratie et greenwashing politique
Ce 2°C, affiché par un grand nombre de media de nos pays comme l'objectif consensuel à atteindre, voire l'objectif donné par les scientifiques n'émane non seulement pas des scientifiques mais même pas de l'ensemble des leaders politiques de la planète ! Il est l'objectif minimal auquel ont consenti les leaders des pays industrialisés, contre l'avis de la majorité des Etats et contre les intérêts de l'humanité et de leurs peuples au niveau national. C'est non seulement un déni de démocratie au niveau planétaire, puisqu'il enterre la voix majoritaire, mais c'est aussi un immense greenwashing politique : nous croyons collectivement qu'atteindre cet objectif nous placera en sécurité alors qu'il placera déjà la société mondiale au mieux dans le chaos, au pire dans des emballements de température ingérables.
La voix de la raison semble ici bien être celle des pays du Sud. Et c'est avec un grand cynisme -ou une grande ignorance- que les chefs d'Etat des 28 pays les plus puissants (et polluants-représentant 90 % des émissions de gaz à effet de serre) ont inclu, dans leur feuille finale, la révision possible de l'objectif de limitation des hausses de températures à 1,5°C en 2015 : il sera de toute façon trop tard.
(1) : Lire notamment l'excellent livre de Mark Lynas, 6°C, que va-t-il se passer ?
Aux éditions Dunod.