Sauvons les Olivades !

Il y a six mois j’ai fait la rencontre d’une personne formidable : Denise Vuillon. Elle est avec son mari la fondatrice des AMAP en France. Je l’interviewais pour un portrait. Nous avons discuté longtemps, bien plus qu’il n’en fallait pour le portrait. C’est une femme engagée, fraîche, rieuse… Ce n’était qu’au téléphone mais j’ai passé une après-midi inoubliable. Au cours de notre discussion, elle m’a confié les incessantes pressions qu’elle et son mari subissent pour l’expropriation de leur ferme. Une fois pour une route, une autre fois pour une zone commerciale, une autre fois encore pour un projet culturello-océano-bidulemachinchose pas très précis. Aujourd’hui cela recommence, cette fois pour un projet de tramway. Il faut trouver d’autres solutions que l’élimination des fermes de proximité pour développer  les transports en communs. Aujourd’hui encore, elles disparaissent au rythme d’une toutes les 20 à 25 minutes en France, une toutes les 3 minutes en Europe. Ce sont les fermes moyennes les plus touchées et celles qui lient les cultures et l’élevage, c’est à dire les plus favorables à l’environnement. La Provence a perdu le tiers de ses exploitations agricoles entre 2000 et 2006. Dans le plus grand silence.

FAISONS DU BRUIT !

Les Olivades lancent une pétition, cette fois nationale. Je vous invite à rejoindre cette pétition, et si vous avez un blog, un fil twitter, une page facebook, à le faire savoir. C’est ici : http://www.cyberacteurs.org/cyberactions/presentation.php?id=254

SAUVER UNE FERME, C’EST COMMENCER A SAUVER LES AUTRES.

 

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Voici le portrait que j’avais écrit de Denise (pour le livre Vu du ciel, quand des hommes s’engagent pour la nature, Ed De la Martinière, novembre 2010, à droite de cette page). Vous découvrirez en même temps comment s’est fondée la première AMAP de France ;)

Et au risque d’être longue (mais je le prends !), je le fais suivre de l’introduction générale à ces portraits sur l’agriculture dans le monde que j’avais aussi écrite pour ce livre. Je crois qu’il faut qu’on soit tous au courant….

Denise Vuillon, fondatrice de la Première AMAP en France

« Ce projet n’a pas changé ma vie, c’est ma vie ». Denise Vuillon, 55 ans, sourit. Elle et son mari sont maraichers dans le Var. De leur ferme, les Olivades, transmise de génération en génération depuis plus d’un siècle, on aperçoit la fameuse rade de Toulon. Une oasis au milieu de ce qui est devenu un entrelacs de routes, et de « zones », pavillonnaires, commerciales, industrielles ou encore « d’activités ».

« Pendant des années nous avons cultivé des salades pour les grandes surfaces. Nous avons tout essayé, le gros, le demi-gros, la vente directe à la ferme, la livraison de paniers à domicile… mais l’équilibre économique de l’exploitation restait difficile. Nous n’arrivions plus à maintenir les emplois sur la ferme, nous devions fermer l’hiver et embaucher des saisonniers l’été. » Une exploitation agricole disparaît en France toutes les demi-heures. Les petites et moyennes fermes sont les plus touchées, prises entre les contraintes d’un marché devenu national et européen, et la pression foncière au niveau local. Mais en 2000 Daniel et Denise vont découvrir un concept qui va changer leur vie, et bientôt celle de centaines d’agriculteurs. « Nous rendions visite à notre fille à New York et nous avons vu une distribution de légumes dans une cour d’église. Les légumes étaient d’une grande qualité et nous ne voyions aucun mouvement d’argent. Les consommateurs avaient payé d’avance la récolte et en échange, le producteur les fournissait en fruits et légumes de saison, frais, cueillis à maturité et cultivés sans produits chimiques ». C’est vers 1960 au Japon qu’est né ce concept, quand des mères de familles s’inquiètent de voir l’agriculture s’industrialiser avec un recours massif aux produits chimiques.

Rentrés chez eux, Denise et Daniel étudient tout l’hiver le dossier, son fondement économique et ses contraintes de production. « Il ne manquait plus que des consommateurs prêts à s’engager ». Ce sera chose faite en 2001 à Aubagne, quand un café débat invite des paysans du coin à répondre à la question « Agriculteurs, que nous faites-vous manger ? ». Denise et Daniel expose leur concept et avec les participants, créent l’association. Ils l’appelleront AMAP ou « association pour le maintien de l’agriculture paysanne ». « Ce fut une libération. Alors que nous étions soumis avec la grande distribution à des contraintes de normalisation et de calibrage de nos produits, là l’objectif des consommateurs était d’avoir des produits sains et diversifiés. Ce n’était plus grave si un escargot rognait un bout de feuille de salade.» Concombres, tomates, salades, courges, poireaux, fines herbes… les monocultures légumières font place à un vrai jardin maraîcher coloré et divers, où les variétés oubliées des légumes fleurissent. «  Nous avons eu le sentiment de pouvoir enfin revenir à notre vrai métier de paysan, qui respecte la terre, le sol. Avant nous nourrissions un marché, maintenant nous nourrissons des gens. Cela change tout ». Daniel et Denise essaiment. Ils créent des réseaux de professionnels qui apportent entraide et transmission. En neuf ans, plus de 1200 AMAP se sont créées en France, nourrissant plus de 60 000 familles. « C’est une alternative économique qui permet de relocaliser les productions, de garder les terres fertiles autour des villes et de redonner ses lettres de noblesse au métier de paysan. » Pour Daniel, qui a toujours porté la cause des paysans, l’AMAP s’inscrit dans la continuité de sa vie syndicale tandis que Denise, infirmière à l’origine, retrouve sa vocation. « En produisant des aliments sains, je sais que j’apporte la santé aux gens. Souvent un couple s’engage dans une AMAP quand arrivent les enfants. Quand on a fini de donner le sein c’est la terre mère qui prend le relai ». Daniel et Denise continue d’essaimer. « Nous prenons conscience que nous sommes en train de perdre notre planète. A notre échelle, nous nous battons pour préserver notre agriculture nourricière. Préserver notre terre, c’est notre goutte d’eau du colibri pour des valeurs auxquelles nous sommes attachés comme l’autonomie alimentaire». Daniel a lancé une coopération entre Aubagne et des villes du Mali pour relocaliser les productions nourricières. Il a créé la première AMAP à Bamako, et réintroduit une variété de riz local qui avait disparu.

« Lorsque des agriculteurs nous remercient parce qu’ils ont sauvé leur ferme, lorsque nous voyons leurs enfants reprendre l’exploitation, lorsque nos propres adhérents se mobilisent parce que nous sommes menacés d’expropriation pour une voie de circulation, ou d’un nième projet de zone industrielle, c’est un grand bonheur. C’est cette énergie du bonheur qui nous permet de continuer à mobiliser autour de nous »

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Agricultures : d’une révolution à une autre ?

L’agriculture est récente à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Si Homo sapiens est apparu sur la planète il y a deux cent mille ans environ, on estime qu’il ne domestique les espèces végétales et animales que depuis 8000 ans. L’invention de l’agriculture a changé l’histoire de notre espèce. En produisant sa nourriture plutôt que de la cueillir ou de la chasser, l’homme a pu diversifier ses métiers. Les premières grandes villes sont ainsi apparues avec l’amélioration des techniques agricoles, comme celles de l’irrigation il y a 6000 ans dans le bassin mésopotamien.

Aujourd’hui, l’agriculture est toujours le premier métier du monde et emploie environ 48 % de la population active mondiale. Mais dans les pays industrialisés, cette proportion est ramenée à 3 % environ. Le vingtième siècle a été en effet le théâtre d’une révolution silencieuse mais qui a changé le visage de nos sociétés, l’arrivée d’une agriculture à la productivité sans précédent, basée sur des variétés à haut potentiel de rendement, et sur la mise à profit des avancées de l’industrie chimique pour fertiliser les cultures et éliminer les ravageurs : les engrais azotés synthétiques comme les nitrates, et les pesticides. En 60 ans, l’agriculture a gagné davantage de productivité que pendant ses 8000 ans d’histoire. Pendant des décennies, les autorités et les agronomes ont pensé que la résolution de la malnutrition dans le monde, et l’avancée des sociétés ne serait qu’une question de temps et de progression du modèle. Mais aujourd’hui, le constat est tout autre. Plus d’un milliards de personnes sont malnutries, 40 % des terres agricoles sont détériorées, certaines sont devenues incultivables tandis que les effets des pesticides et autres produits phytosanitaires se révèlent très problématiques : les cancers et les problèmes de fertilité se multiplient chez les agriculteurs et chez les espèces aquatiques qui concentrent les pesticides et autres polluants lessivés par les eaux.

Le consommateur des pays riches peut trouver désormais une production alimentaire défiant les saisons et les distances géographiques. Fraises, tomates, mangues et ananas sont disponibles 365 jours sur 365, qu’il neige ou qu’il fasse soleil. La consommation de viande a été multipliée par 5 en 50 ans et jamais, poulet, bœuf, cochon n’ont été disponibles en telle quantité et à si bas prix. Mais voilà, on estime que ces habitudes alimentaires, sont responsables de 20 à 40 % des gaz à effet de serre émis par l’homme sur la planète : émis lors de la déforestation pour conquérir sans cesse de nouvelles terres, émis par les sols dont la matière organique ne cesse de diminuer, émis par la fabrication des engrais et des pesticides, tous issus des combustibles fossiles que sont le pétrole ou le gaz, et émis par le transport d’un continent à l’autre, en parfois seulement 24H. Comment en effet consommer en Europe des haricots verts frais du Kenya, orner sa table d’un bouquet de roses ou d’œillets, sans brûler des tonnes de kérosène dans des avions cargo qui font jour et nuit l’aller retour entre les lieux de production et de consommation ?

 

La révolution agricole a fait naître des industries extrêmement puissantes, internationales, qui livrent engrais semences et pesticides dans le monde entier. Mais elle a finalement laissé les petits paysans au bord de la route du progrès. Dans un marché mondialisé, elle les a soumis à une concurrence impossible à relever. Sur la planète, 80 % des paysans travaillent toujours à la main, les 20 % les mieux lotis, disposent d’animaux de traie, tandis que seuls 2% des agriculteurs du monde sont mécanisés, avec tracteurs, moissonneuses batteuses et autres engins qui démultiplient leur productivité. Ainsi, l’écart de productivité entre les agriculteurs les plus pauvres et les plus riches, qui étaient d’environ un contre dix en 1950 est aujourd’hui d’un contre 2000. Comment la petite paysannerie peut-elle survivre quand il y a dans son kilo de riz, 2000 fois plus de travail que dans celui vendu sur l’étal d’à côté, provenant d’un pays où l’agriculture est industrialisée ? Dans les pays riches comme pauvres, l’agriculture paysanne ne survit pas, elle migre et abandonne ses terres.

En Inde comme en France, l’agriculture est frappée d’un phénomène nouveau : le suicide. Les populations agricoles y connaissent les taux de suicide les plus élevés de leur pays, endettés les uns par les achats de semences et de pesticides, les autres dans des équipements toujours plus onéreux pour suivre la course de l’agriculture mondiale.

 

Mais une autre révolution agricole est en marche, portée par des paysans, des citoyens et des chercheurs motivés les uns par la reconquête d’une agriculture rémunératrice et autonome, les autres, par celle d’une agriculture en harmonie avec son environnement et avec la société. Quelque soit leur motivation, économique, sociale ou écologique, ces hommes et ces femmes se rejoignent sur un même constat : il est possible de produire autrement, sans apport systématique d’engrais ou de pesticides, dans une agriculture plus diversifiée et plus locale. C’est une nouvelle révolution agricole, à la fois écologique et intensive qu’ils laissent entrevoir. Mais leur combat est rude et les pressions qu’ils subissent, insoupçonnées.

 


 

9 commentaires vers "Sauvons les Olivades !"

  1. MiniQ et MarsupiO
    10 mars 2011 - 22:24 | Lien permanent

    Le genre de chose qui me révolte! Je fais circuler :)

  2. Eugène
    11 mars 2011 - 11:37 | Lien permanent

    La logique financière (banques, multinationales) derrière l’industrialisation du monde agricole obéit, soit disant, aux lois du marché.
    Or, les marchés financiers n’obéissent pas à cette pseudo loi du marché de l’équilibre (offre-demande) tout simplement parce qu’il n’ya pas de force de rappel pour ramener à l’équilibre (Voir « le manifeste des économistes aterrrés », LLL, 1er chapitre).

    Le libéralisme,le capitalisme, les soit disant lois de l’économie ne sont qu’un tour de passe-passe pour justifier que les riches exploitent les pauvres; çà ce serait la version H.Kempf, mais elle comporte encore une erreur
    anthropologique.

    Le sens du profit n’est jamais qu’une des formes de notre fonction naturelle de valorisation, ou fonction naturelle qui nous fait échapper à l’indifférence. A la différence des animaux donc, l’humain est axiologiquement lui doté d’une faculté d’abstinence lui faisant raffiner ses désirs.

    L’occident en cours de globalisation ne veut pas tenir compte de cette force de rappel en chacun, pas plus que l’économie ne parvient à l’intégrer dans ses lois, au contraire même, tout le monde se couche ou fait des compromis avec ceux qui réussissent dans ce monde des affaires… Désolé mais çà me fait penser à Hulot YAB etc.

  3. annie
    11 mars 2011 - 18:31 | Lien permanent

    Bonjour Isabelle,
    tout d’abord merci pour vos chroniques et toutes les informations que vous dispensez.
    Pour en venir aux Olivades, c’est malheureusement une réalité et il faut se battre pour lutter contre l’artificialiastion des terres agricoles et le mitage de la campagne.
    A ce sujet, connaissez-vous le mouvement Terre de liens, mouvement associatif né en 2003. Il permet à des citoyens et des paysans de se mobiliser ensemble autour d’un projet commun. S’appuyant notamment sur l’investissement solidaire et le don, ils interviennent directement sur le terrain pour soutenir l’installation et le maintien d’activités agricoles responsables. ses engagements :
    - Préserver les fermes, restaurer les terres agricoles et les paysages
    - Favoriser la création d’activités rurales diversifiées (agricoles, culturelles, artisanales ou forestières)
    - Accompagner, soutenir et installer des paysans pour dynamiser l’économie en milieu rural
    - Encourager le développement d’une agriculture biologique, biodynamique et paysanne.
    Il vient de lancer une campagne : « Faites pousser une ferme ». Voir le site : http://www.terredeliens.org/campagne/
    A plus
    Annie

  4. Eugène
    12 mars 2011 - 01:01 | Lien permanent

    force de rappel=
    Exemple 1:lorsque le prix du blé monte, les agriculteurs sont tentes de produire plus et les consommateurs de s’orienter vers un autre produit plus ou moins équivalent, ce qui fera diminuer les prix.
    Exemple 2 sans force de rappel: lorsqu’un produit financier voit sa côte monter, les spéculateurs imaginent tous et ensemble que la plus-value sera importante donc se bousculent encore plus pour acheter. Prophétie auto-réalisatrice en quelque sorte mais les arbres ne montent pas au ciel comme des avions. le retour sur terre se fait par un crash qui va détruire mon champ de blé je veux dire l’économie réelle et ruiner les gens qu’elle fait vivre .

    Simultanément à la surface de la planète, quand 3€ suffisent à l’économie réelle pour assurer la fluidité des échanges de biens et de services, 97€ de plus la parasite par la spéculation et ses errements.

    De plus, les états sont endettés …. auprès des marchés fi.

    Attendre qqc des politiques dans ces circonstances c’est une douce illusion.
    De deux choses l’une:
    Soit ils envoient paître les pseudo marchés
    Soit ils se font les obligés de ce racket mafieux en te nous faisant payer l’addition.

    Qui joue sur les marchés? Ta banque mutualiste, ton assurance mutualiste (et les autres purement capitalistes bien sûr) avec ton épargne et celle du papy en bas de chez toi qui se lamente qu’un de ses petits enfants à Bac +7 ne trouve pas de travail mais croit qu’un DSK changera qqc…

    Désolé par ce rappel du rapport de force (3/97), partant de la force de rappel, d’augmenter encore ta perplexité sur la marche du monde.

  5. Eugène
    12 mars 2011 - 22:06 | Lien permanent

    Je confirme, proportion donnée par Patrick Viveret.

    Mon budget ne me permet pas d’acheter tous les bouquins qui m’intéresseraient; mais si j’entends parler de çà je te fais signe. En fait la thèse est simple; ceux qui ont le pouvoir doivent protection à ceux qui les font vivre. Quand cet accord tacite est rompu, nous sommes au bord ou déjà ds une mutation de civilisation. La preuve? Tous les CSP+ (hors position privilégiée dans le capitalisme (=position privilégiée ds le féodalisme qui abusait - ab.jus)) sont régulièrement dans la rue depuis 1968, soit le début de la fin de partie; le petit jeu s’étalant sur plusieurs générations pour que l’imaginaire institué ou la doxa mute… Ex: passer de la consommation ‘ad libitum’ à la frugalité. Je ne reprends pas ce débat que nous avions eu autour de…. 2007…..

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